Sophie Lannuzel - Kernaveno

 


Agée de 45 ans, née à Edern de parents commerçants, j’ai travaillé durant 18 ans dans la programmation informatique à Paris.

Je n’ai pas de famille dans l’agriculture. Mon frère est cuisinier, ma sœur infirmière.

J’ai fait mes études à Edern, puis au collège à Briec, ensuite au Lycée Brizeux à Quimper. A Vannes, 2 ans en DUT statistiques et programmation informatique. Puis j’ai travaillé à Paris toujours dans l’optique de revenir dans le coin, mais j’y suis restée 18 ans. J’ai été employée dans une entreprise de labo pharmaceutique, puis j’ai été prestataire de services dans des sociétés, mais toujours dans l’optique de revenir au pays pour travailler dans l’informatique avec un meilleur CV.

J’ai profité de la vie citadine à Paris : sorties, culture.

Après 18 ans de travail, des problèmes de santé liés au travail sur ordinateur m’obligent à revenir. J’ai fait un bilan de compétence avec l’idée que j’avais déjà depuis un certain temps d’élever des chèvres.

Ce bilan m’a conforté dans ce choix.

Pourquoi les chèvres ? Le contact tactile avec l’animal m’a toujours intéressé et aussi le petit gabarit.

J’ai fait un stage de découverte à Elliant dans une chèvrerie, puis un BPREA (Brevet Professionnel de responsable en entreprise agricole) à Bréhoulou (Fouesnant) - obtenu en 2019 - indispensable pour pouvoir s’installer, tout en restant salariée de mon entreprise à Paris, « au cas où… ».

 Tous les stagiaires adultes y étaient en reconversion.

Puis j’ai cherché du travail ; je ne me voyais pas m’installer directement après le BP.

Suivent 10 semaines de stage à Sizun. Ensuite j’ai travaillé un mois et demi dans l’Orne, puis un an à Saint-Gaudens Haute Garonne. Je suis célibataire sans enfant, c’est plus facile pour moi de partir.

Je suis de retour en février 2021 dans l’optique de rechercher des terres dans le canton de Briec exclusivement. La recherche s’avère très difficile ; j’écume la campagne, voulant acquérir les terres en propriété au moins pour le pâturage. Mais la recherche est difficile, très difficile. Le mieux c’est par le bouche à oreille.

J’ai un premier contact avec un cédant en janvier 2022. Dans l’attente, je travaille six mois dans une chèvrerie à Arzano et effectue une nouvelle formation non diplômante appelée « Paysans créatifs », avec la CIAP (Coopérative d’installation en agriculture paysanne) pendant un an.

Et je signe l’acte de vente le 30 décembre 2022. 

J’ai donc pu acquérir 23 ha à Kernaveno tout d’un seul tenant, dont 8 ha pour pâturage des bêtes et 9 ha en prairies humides, que je vais essayer de remettre en état pour faire du foin.

Les terres sont en conversion bio depuis février 2023 et l’an prochain ce sera le cheptel. Il y avait d’autres terres plus éloignées que je n’ai pas eues, la SAFER ayant préemptée ; ça ne me dérangeait pas, j’avais assez de terre pour mon projet.

Mais ces terres étaient sans bâtiment. Il a donc fallu prévoir la construction d’un grand bâtiment avec partie chèvrerie, partie laboratoire-fromagerie et partie boutique-vente.

Il n’y a pas de collecte de lait de chèvre dans le Finistère, la production servira donc à la transformation en une variété de fromages : fromage blanc, feta, tome, crottins, … donc, des fromages frais, aromatisés, affinés et secs. Plus tard, des bouchons - apéro, des fromages à raclette par exemple.

Les chevreaux mâles seront vendus.

Je souhaite rester avec un petit cheptel, connaître le nom de toutes les chèvres.

La commercialisation se fera en vente directe uniquement (marchés,), avec un ou deux soirs à la ferme. Pas en grande surface, en tout cas pas pour le moment.

J’aurai aussi une production de céréales : 4 ou 5 ha d’orge, pois, lupins. Cette année j’ai fait du blé noir pour la vente en coopérative et pour l’entretien des terres qui avaient été laissées à l’abandon.

Les travaux des champs sont faits par l’ETA.

Je suis bien entourée, il y a beaucoup d’entraide et je suis bien acceptée dans le monde agricole. Je me sens aussi soutenue du fait de la présence de mes parents (habitant Edern) et de mon frère qui m’aident à l’occasion.

Comme matériel : j’ai un tracteur et un broyeur.

Mon projet c’est d’avoir un cheptel de 45 chèvres. Actuellement il y en a 35 (10 Poitevines et 25 Alpines).

Pour l’instant je n’ai pas de revenu, je vis avec le chômage.

Les sources de revenu arriveront avec les ventes, mais je sais qu’elles seront très basses les premières années et cette année pas avant l’été, quand les premières naissances et lactations arriveront.

Avec 40 chèvres normalement on peut vivre.

Je n’ai pas de relation avec les coopératives ni syndicat.

Mon installation a été compliquée parce qu’il a fallu acheter le terrain. J’ai vendu un appartement à Paris, j’avais donc un apport personnel ce qui m’a permis d’obtenir un prêt pour les terres, l’achat des chèvres et la construction du bâtiment.

Je sais que ce sera difficile, mais il y a deux ou trois mois dans l’année où les chèvres sont taries, où il n’y a pas de production du tout, ce qui donne le temps de se ressourcer et même dans l’attente des mises bas en février ou mars d’envisager de partir un peu en vacances.

Une chèvre ça vit longtemps. Généralement en conventionnel les élevages sont renouvelés tous les 5 ou 6 ans, en bio on peut les garder une dizaine d’années si on les ménage.

J’ai prévu de travailler seule, pas de salariés. Avec ce niveau de production c’est suffisant.

J’ai de bonnes relations avec les voisins, mais en réalité on ne se voit pas beaucoup. Dans cette production il n’y a pas besoin d’entraide, il n’y a pas vraiment de travaux en commun, sauf au besoin un coup de main ponctuel d’un voisin. Le reste, c’est par l’ETA. 

Qualité nécessaire pour s’installer : la persévérance et la ténacité.

Parce que pour trouver des terres et s’installer c’est compliqué. Il y a la paperasse qui décourage. On a l’impression qu’ils font tout pour décourager les jeunes de s’installer, y compris les organismes qui normalement sont là pour faciliter les choses. Et surtout quand on n’est pas d’origine du milieu agricole.

Je n’ai pas vraiment eu d’aide de la Chambre d’Agriculture.  Heureusement j’ai pu m’entourer d’organismes professionnels tels que le CIVAM et le GAB qui assurent un suivi régulier.

La mairie de Briec m’a également aidée, pour la recherche de terres et par la suite pour l’obtention du permis de construire.

Et pour le parcours de « Paysans créatifs » j’ai aussi été bien aidée.

Dans cette formation, il y en avait beaucoup hors cadre familial agricole comme moi, et issus d’environnement divers - des maraîchers surtout - avec les mêmes problématiques, ce qui est rassurant et on peut sans difficulté appeler les formateurs si nécessaire. 

Regard sur l’agriculture d’aujourd’hui

Vu de Paris, je n’avais pas d’avis sur cette évolution. J’avais l’impression qu’on allait plutôt vers des agrandissements, plus de grosses fermes, peut-être même qu’elles étaient favorisées.

Et moi, j’ai eu la chance de trouver une petite ferme.

Cette reconversion, d’avoir sauter le pas, j’y trouve plus de sens.

Et puis, je reviens sur mes problèmes de santé. J’avais des migraines. J’en ai encore parfois, mais beaucoup moins et je peux choisir le moment d’aller sur l’ordinateur.

Et surtout il y a le but : le fait de produire, c’est aussi de nourrir, de partager.

C’est pour ça que j’ai choisi la vente directe, pour le contact avec le client, expliquer, raconter une histoire, l’histoire qu’il y a derrière.

En GMS, c’est beaucoup plus impersonnel.

J’avais aussi prévu d’avoir une activité une ferme pédagogique, mais raisonnablement, faisons les choses bien pour commencer : la production de fromage, la vente, après on verra !

J’ai la chance d’avoir un environnement préservé, des haies, de petites parcelles, c’est important pour les bêtes. 

J’espère que l’installation de petites fermes va perdurer, c’est du local et on recrée du tissu social. Et plus de diversité, pas forcément du bio, mais au moins du raisonné. 

En fait, j’apprécie d’avoir fait ce choix, de pouvoir gérer mon emploi du temps, et d’être mon propre chef d’entreprise.


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